AL CHIMIA

L’ombre de ce que nous avons été

Hasta la victoria…siempre.

Le nouveau roman de Sepulveda est une comédie douce amère, drôle et bien menée dans le Chili d’aujourd’hui. Un Chili apaisé en apparence mais encore tourmenté par les démons du passé.

La bête loi incontournable de la gravité universelle… A cause d’un tourne disque défenestré au comble de la fureur conjugale par une épouse soupe au lait, un ancien activiste révolutionnaire se retrouve à contempler pour l’éternité le pavé humide de Santiago, la moitié de la boîte crânienne emportée. Sa dernière mission, son baroud d’honneur s’achève là bêtement. Il aurait pu tomber plus mal cependant, son assassin est une honnête femme, et le flic chargé de l’enquête sans doute le seul policier intègre de la ville. Le seul problème est le mari de la lanceuse homicide, un ancien mao fainéant, un peu trop fidèle à son petit livre rouge et plutôt prêt à reprendre les armes au nom de la révolution…

Quelque part au fond d’un garage crasseux trois vieux gauchistes l’attendent, un brin moins fringants que dans les années 60, mais toujours prêts à braquer une banque pour la cause comme au bon vieux temps. Sepulveda prends ici un ton nostalgique et aimant pour évoquer ces incorruptibles, ces forçats de la révolution perclus de maux. On les reconnaît derrière leur masque de prolétaire à la retraite, ils se font des blagues de vieux, ils s’intéressent aussi un peu plus à leur prostate, mais on n’oublie pas qu’ils sont passés au feu, à la gégène pour combattre l’abominable. Bien sûr ces trois vieux-là sont lucides et un rien désabusés : « Il n’y a pas de justice et seuls les crétins et les lâches pouvaient croire que le mouchoir paternel de l’état sécherait un jour les larmes versées ou contenues pendant plus de trente ans. »

Evidemment pour eux rien ne va se passer comme prévu. Leur coup d’éclat, ce qu’ils appellent une actions sympathique va être fortement perturbé par l’intervention loufoque du vieux « mao » épris de scénarios hollywoodiens et décidé à prendre la relève du «spécialiste »bêtement décédé.

Derrière la farce on devine l’amertume de toute une génération oppressée, bâillonnée, qui n’a pas digéré l’injustice de l’immunité de Pinochet. Sa mort sans procès est une abomination pour tous ceux qui ont été emprisonnés un jour ou l’autre, arbitrairement, torturés, par sa faute.

Sepulveda lui-même emprisonné pendant deux ans et demi pour activisme prend le parti de rire avec amitié de ceux qui avaient la foi en un monde plus juste. Mais il ne rit pas des salauds, il ne met pas en scène les pourris, les bourreaux, les lâches, il les repousse loin de toute lumière, pour eux pas de pardon. Pour eux de l’indifférence et du mépris.

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